À un an des élections territoriales de 2027, les tensions visibles entre Abass Fall et Khouraïchi Thiam dépassent désormais le simple cadre d’un désaccord personnel. Pour Ousmane Sonko, cette rivalité représente un test politique majeur dont les conséquences pourraient peser sur les ambitions de Pastef dans la capitale.
Dakar n’est pas une collectivité territoriale comme les autres. Sur le plan électoral et symbolique, la capitale constitue souvent un baromètre politique national. Une victoire à Dakar renforce une dynamique nationale ; une défaite, au contraire, peut alimenter un récit de fragilisation du pouvoir, même lorsque celui-ci conserve une majorité ailleurs. Pour Pastef, qui cherche à consolider son implantation institutionnelle après son accession au pouvoir, perdre du terrain à Dakar représenterait un signal politique difficile à gérer.
Le différend entre Abass Fall et Khouraïchi Thiam apparaît d’autant plus sensible qu’il oppose deux profils disposant chacun d’une légitimité au sein du parti. D’un côté, Abass Fall bénéficie de son statut institutionnel et de son rôle à la tête de la mairie de Dakar. De l’autre, Khouraïchi Thiam semble incarner une demande interne de repositionnement et une critique de méthodes jugées centralisées ou insuffisamment concertées. Cette configuration transforme la tension en compétition de leadership plutôt qu’en simple conflit d’organisation.
Pour Ousmane Sonko, le danger principal n’est pas seulement la divergence entre deux responsables. Le risque réside surtout dans la structuration progressive de deux camps distincts à l’intérieur du parti dans la capitale. Lorsque des désaccords politiques migrent des réunions internes vers les plateformes numériques et les prises de parole publiques, ils cessent généralement d’être de simples différends tactiques pour devenir des conflits identitaires où chaque camp cherche à démontrer sa légitimité. Ce type de polarisation comporte plusieurs risques pour Pastef à Dakar.
Risques de fragmentation militante
Le premier est un risque de fragmentation militante. Une formation politique fortement mobilisée autour d’un projet commun peut voir son énergie se disperser lorsque les responsables locaux consacrent davantage de temps à leurs rivalités internes qu’à l’adversaire politique extérieur. Les militants se retrouvent alors placés dans une logique d’alignement personnel plutôt que dans une dynamique collective.
Le deuxième risque concerne l’image du parti. Pastef a longtemps construit son discours sur la rupture avec certaines pratiques politiques traditionnelles, notamment les querelles de positionnement et les affrontements d’appareil. Si les tensions internes prennent une dimension publique durable, l’opposition pourrait y voir l’occasion de présenter le parti comme confronté aux mêmes logiques de clans qu’il dénonçait auparavant.
Le troisième danger est électoral. Les élections territoriales obéissent souvent à des dynamiques locales très différentes des scrutins nationaux. Les rapports de proximité, les réseaux communautaires, les alliances locales et les perceptions de gestion jouent un rôle déterminant. Une division non maîtrisée à Dakar pourrait ouvrir des espaces à des adversaires capables de capitaliser sur une dispersion des voix ou sur une démobilisation d’une partie de l’électorat de Pastef.
L’enjeu pour Ousmane Sonko est également lié à sa propre autorité politique. En tant que leader du parti et chef du gouvernement, il se trouve dans une position où l’absence d’arbitrage peut être interprétée de plusieurs manières : prudence stratégique pour éviter d’être accusé de favoritisme, ou difficulté à imposer une discipline interne claire. Dans les partis fortement structurés autour d’un leadership central, les conflits non résolus finissent souvent par être perçus comme un problème de gouvernance interne.
Médiation politique et enjeux d’unité
Toutefois, régler ce différend ne signifie pas nécessairement choisir immédiatement un camp contre un autre. Une médiation politique pourrait permettre de ramener le débat sur des critères organisationnels et programmatiques plutôt que sur des oppositions personnelles. L’enjeu pour Sonko serait alors de préserver l’unité sans étouffer les ambitions internes, car les rivalités de leadership sont fréquentes dans les partis au pouvoir ; ce qui devient décisif est la manière dont elles sont gérées.
Le dossier Abass Fall–Khouraïchi Thiam peut ainsi être lu comme un avertissement précoce pour Pastef à Dakar. À mesure que l’échéance de 2027 approche, la compétition pour le contrôle politique de la capitale risque de s’intensifier. Pour Ousmane Sonko, laisser s’installer durablement cette fracture pourrait compliquer la préparation électorale du parti et offrir à ses adversaires un terrain politique inattendu dans une ville où chaque division peut avoir une portée nationale.


