Historien et professeur à Columbia University, Mamadou Diouf dresse un constat sévère mais lucide de la séquence politique actuelle au Sénégal. Selon lui, le pays est arrivé à un moment charnière sans avoir tiré toutes les leçons des précédentes alternances. Présidentialisme, Parlement, Premier ministre; l’Universitaire pose le vrai débat
« Nous avons pourtant deux expériences d’alternance politique derrière nous, avec des enseignements clairs sur la nature du régime, des institutions et du pouvoir présidentiel. Mais ces leçons ne semblent pas être prises en compte aujourd’hui », regrette-t-il.
Pour l’universitaire, « ce qui avait été annoncé, c’était un changement de régime. Une révision profonde du présidentialisme sénégalais », explique-t-il. À ses yeux, une évolution vers un régime parlementaire ou semi-parlementaire aurait permis de clarifier les responsabilités : « On aurait eu un système plus équilibré, avec un Premier ministre aux devoirs clairement définis, un Parlement renforcé et un président à la place précise. »
Mamadou Diouf avoue avoir cru, peut-être naïvement, que le nouveau tandem au pouvoir allait s’attaquer frontalement à la question centrale du pouvoir présidentiel. « La grande question, c’est celle du pouvoir du président de la République. Or aujourd’hui, la vie politique se réduit à une querelle de personnes », déplore-t-il.
Il se dit d’ailleurs surpris par le traitement médiatique du débat institutionnel. « Quand je lis les journaux sénégalais, les discussions tournent autour de savoir si le Premier ministre marche sur les plates-bandes du président, ou si le président doit se lever pour le contrer. Le vrai problème est ailleurs », tranche-t-il.
Pour l’historien, le blocage actuel est directement lié à l’ambiguïté du régime. « La question n’est pas personnelle, elle est institutionnelle. Tant qu’on ne clarifie pas la nature du régime, ces tensions reviendront sans cesse. »
Mamadou Diouf rappelle qu’une base de travail existe déjà, notamment les propositions issues des commissions de réforme antérieures. Il alerte également sur une répétition de l’histoire politique sénégalaise. « Il y a cette mélancolie liée aux occasions perdues, comme celle du couple Senghor–Mamadou Dia. Aujourd’hui, j’ai l’impression que l’histoire se répète et qu’une nouvelle opportunité risque d’être manquée », avertit-il, faisant implicitement référence à la séquence actuelle autour de Sonko-Diomaye.
Pour lui, les priorités sont claires : « Il faut réformer le régime politique, revoir les règles électorales, repenser la représentation et les modalités de l’administration des élections. Ce sont des questions fondamentales. »
En dernière analyse, l’historien relie directement la crise institutionnelle aux difficultés économiques et sociales du pays. « La situation économique et sociale est extrêmement grave. Mais tant que les problèmes politiques ne sont pas réglés, il sera impossible de demander les sacrifices nécessaires aux populations », prévient-il, avant de conclure : « La sécurité et la paix du pays sont en jeu. »


