Alors que le Bangladesh s’apprête à organiser ses premières élections depuis la chute de Sheikh Hasina en 2024, l’attention des grandes puissances régionales se focalise sur Dhaka. Actuellement dirigé par une administration intérimaire sous la houlette du prix Nobel Muhammad Yunus, le pays traverse une période de transition politique qui rebat les cartes de la diplomatie sud-asiatique. Ce scrutin, dont la date approche, ne se limite pas à un enjeu de politique intérieure : il cristallise les tensions et les ambitions croisées de l’Inde, du Pakistan et de la Chine.
La Ligue Awami, parti historique de l’ex-Première ministre actuellement en exil en Inde, étant exclue du processus électoral en raison de la répression des manifestations de 2024, le champ politique est désormais dominé par le Parti nationaliste du Bangladesh (BNP) et le Jamaat-e-Islami (JIB). Cette nouvelle configuration marque une rupture nette avec les quinze années précédentes, caractérisées par un alignement étroit avec New Delhi.
**Une rupture de l’équilibre régional**
Selon les informations rapportées par Al Jazeera, le départ de Sheikh Hasina a provoqué un « changement de paradigme » dans la politique étrangère du Bangladesh. Khandakar Tahmid Rejwan, enseignant à l’Université indépendante du Bangladesh, explique que l’ère Hasina se définissait par une relation privilégiée avec l’Inde, une distance diplomatique avec le Pakistan et un partenariat économique calculé avec la Chine. Cette dynamique est aujourd’hui inversée.
Les relations bilatérales avec l’Inde ont atteint un niveau historiquement bas, exacerbées par des restrictions commerciales et des tensions frontalières. À l’inverse, un rapprochement notable s’opère avec le Pakistan, tandis que les liens stratégiques avec la Chine s’approfondissent. Cette évolution place New Delhi dans une position délicate, voyant son influence s’effriter au profit de ses rivaux régionaux.
**Le pragmatisme contraint de l’Inde**
Pour l’Inde, le Bangladesh représentait jusqu’alors un partenaire stratégique essentiel pour la sécurité en Asie du Sud. La perte de cet allié oblige les décideurs indiens à faire preuve de pragmatisme. Bien que New Delhi ait exprimé des inquiétudes concernant le traitement des minorités hindoues et l’influence grandissante de groupes religieux jugés hostiles, le gouvernement de Narendra Modi a maintenu le dialogue avec l’administration intérimaire.
Michael Kugelman, expert au Atlantic Council, souligne que l’Inde, bien que mal à l’aise avec la situation actuelle, se prépare à collaborer avec le futur gouvernement, quelle que soit sa composition. Des contacts ont déjà été établis non seulement avec le BNP, mais également avec le Jamaat-e-Islami, signe que l’Inde cherche à préserver ses intérêts de sécurité et économiques, le Bangladesh restant son premier partenaire commercial dans la région.
**Le retour en grâce du Pakistan et la constance chinoise**
Le vide laissé par le refroidissement des relations indo-bangladaises profite directement au Pakistan. Islamabad, qui cherche à raviver des liens fracturés depuis la guerre d’indépendance de 1971, a multiplié les gestes d’ouverture : reprise des vols directs après 14 ans d’interruption et relance des échanges commerciaux. Pour les analystes, le Pakistan espère capitaliser sur le sentiment anti-indien actuel, bien que le BNP, s’il accède au pouvoir, devrait privilégier une politique de « Bangladesh d’abord » plutôt qu’un alignement aveugle.
De son côté, la Chine poursuit sa stratégie d’investissement sans s’immiscer dans les affaires politiques internes. Pékin, qui a déjà engagé environ 2,1 milliards de dollars sous l’administration Yunus, dialogue avec l’ensemble des forces politiques. L’objectif chinois demeure la stabilité nécessaire à ses intérêts économiques et la prévention d’une influence américaine accrue dans la région. Quel que soit le vainqueur des urnes, la Chine semble assurée de maintenir, voire de renforcer, sa position à Dhaka.


