Alors que les électeurs thaïlandais s’apprêtent à se rendre aux urnes ce dimanche, l’ombre du conflit frontalier avec le Cambodge plane sur l’issue du scrutin. Ce différend territorial, loin d’être un simple enjeu diplomatique, a redessiné les lignes de force de la politique intérieure, favorisant une montée du sentiment nationaliste et contraignant les forces en présence à revoir leurs stratégies fondamentales.
Les affrontements armés survenus en mai dernier sur une section disputée de la frontière thaï-cambodgienne ont marqué le début d’une escalade meurtrière, qualifiée de plus violente de la décennie entre les deux nations. Selon les estimations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), ces combats ont causé la mort de 18 civils au Cambodge et 16 en Thaïlande, bien que certains médias évoquent un bilan global approchant les 149 victimes. Cette instabilité sécuritaire a eu des répercussions immédiates sur l’échiquier politique à Bangkok.
L’ascension d’Anutin Charnvirakult et la chute des Shinawatra
Le conflit a servi de tremplin au Premier ministre actuel, Anutin Charnvirakult, et à son parti conservateur, le Bhumjaithai. Arrivé au pouvoir en septembre après la destitution de Paetongtarn Shinawatra, Anutin a construit sa campagne sur une image de fermeté. Selon des informations rapportées par Al Jazeera, son parti se positionne comme la seule formation politique capable de prendre des initiatives musclées sur la question frontalière.
À l’inverse, le Pheu Thai, formation populiste de la famille Shinawatra, a vu sa popularité s’effriter. En cause, la fuite d’une conversation téléphonique entre l’ex-Première ministre Paetongtarn et Hun Sen, figure tutélaire de la politique cambodgienne. Dans cet échange datant du 15 juin, elle qualifiait Hun Sen d’« oncle » et promettait de gérer la situation à l’amiable. Cette déférence, perçue comme une faiblesse face à un rival historique, a précipité la chute de son gouvernement, entérinée par la Cour constitutionnelle fin août.
Le revirement stratégique de l’opposition
L’impact le plus notable de cette crise concerne le People’s Party, principale force d’opposition. Historiquement critique envers l’institution militaire, le parti a dû opérer un virage idéologique majeur. Napon Jatusripitak, expert à l’Institut ISEAS-Yusof Ishak, souligne que le conflit a propulsé la popularité de l’armée à des niveaux inédits depuis le coup d’État de 2014.
Face à cette réalité, le People’s Party a mis en sourdine ses promesses de réforme de la conscription et de réduction du budget de la défense. Ces positions, autrefois porteuses, sont devenues des boulets électoraux dans un climat de ferveur patriotique. La formation concentre désormais ses critiques sur des généraux spécifiques plutôt que sur l’institution, et a réorienté son discours vers la relance économique, alors que la croissance du pays devrait plafonner à 1,8 % cette année.
Ce pragmatisme semble payer à l’approche du vote. Malgré l’abandon de son cheval de bataille historique contre l’influence militaire, le People’s Party conserve une avance dans les sondages, transformant l’élection en un duel entre l’ancien système et une nouvelle approche, désormais délestée de sa rhétorique antimilitariste.


