16 % à 18 % : c’est, d’après Michel Ruimy, la croissance actuelle du secteur fintech, qu’il situe à près de trois fois celle de la finance traditionnelle. Devant les banquiers centraux de l’UEMOA réunis à Dakar, l’économiste a présenté la révolution financière en cours comme un déplacement du pouvoir monétaire bien au-delà d’une simple modernisation technologique.
Que dit Michel Ruimy sur la nature du basculement en cours ?
Il affirme que la question porte désormais sur la nature même de la monnaie, sur le rôle des banques centrales et sur l’équilibre des souverainetés économiques. « Historiquement, la monnaie repose sur la confiance dans une autorité centrale. Aujourd’hui, cette confiance est en train de se déplacer vers la technologie », a-t-il déclaré devant les gouverneurs réunis à Dakar lors de la conférence internationale de la BCEAO consacrée aux crypto-actifs et aux innovations numériques.
Trois étapes, trois réponses
Comment découpe-t-il cette transformation ?
Michel Ruimy distingue trois phases. La première est celle de la numérisation progressive des services bancaires traditionnels, avec l’arrivée des fintechs qui ont fragmenté le modèle de la banque universelle entre paiements, crédit, épargne et transfert d’argent. La deuxième correspond aux crypto-actifs et aux blockchains, qu’il ne décrit plus comme de simples outils spéculatifs mais comme des infrastructures financières à part entière. « On passe d’une logique de placement à une logique d’architecture », résume-t-il. La troisième étape concerne la tokenisation de l’économie.
Que change cette tokenisation, selon lui ?
Il explique qu’entre 2022 et 2025, la valeur des actifs réels tokenisés est passée de quelques milliards à plusieurs dizaines de milliards de dollars, un point rapporté dans le compte rendu de Sud Quotidien consacré à son intervention. À ses yeux, la propriété devient programmable, fractionnable et automatisée, avec des actifs qui peuvent être transférés ou échangés dans un système distribué sans validation institutionnelle traditionnelle.
Pourquoi parle-t-il d’une “économie de l’instant” ?
Parce qu’avec les paiements instantanés et les infrastructures numériques en temps réel, « l’argent ne circule plus : il s’actualise en continu ». Il estime que cette accélération remet en cause la gestion classique des liquidités, les délais de règlement, les cycles de crédit et, plus largement, les équilibres bâtis autour de la temporalité bancaire. « Quand l’argent devient instantané, la patience devient un risque financier », ajoute-t-il.
Les banques centrales face aux acteurs privés
Quelle réponse attribue-t-il aux banques centrales ?
Michel Ruimy présente les monnaies numériques de banque centrale, les MNBC, comme des instruments de reconquête monétaire. Il juge qu’elles ne relèvent pas seulement d’une modernisation des paiements, mais qu’elles permettent aux autorités monétaires de préserver leur rôle central dans la circulation financière tout en améliorant leur capacité de suivi des flux économiques.
Quels futurs envisage-t-il pour la finance mondiale ?
Le chercheur en décrit trois : une finance mondiale programmable dominée par des protocoles privés décentralisés, une fragmentation du système monétaire mondial en blocs incompatibles, ou une hybridation régulée entre acteurs publics et privés, qu’il présente comme le scénario le plus souhaitable. Son avertissement final reste centré sur le contrôle des infrastructures : « Celui qui contrôle les rails numériques de la finance contrôle, à terme, une part essentielle de la souveraineté monétaire et financière. » Pour les banques centrales africaines réunies à Dakar, il estime que l’inaction n’est plus une option.


