Le calme précaire qui régnait sur les crêtes des monts Sulaiman et Kirthar a volé en éclats. Depuis quarante-huit heures, la province du Balouchistan, la plus vaste mais aussi la plus dépeuplée du Pakistan, est le théâtre d’une offensive coordonnée d’une ampleur inédite. Alors que les autorités d’Islamabad pointent immédiatement un doigt accusateur vers l’étranger pour expliquer cette flambée de violence, les témoignages recueillis sur le terrain dessinent une réalité intérieure bien plus complexe, enracinée dans des décennies de gestion contestée.
**Une offensive d’une rare intensité**
Selon les informations communiquées par l’armée pakistanaise et relayées par Al Jazeera, le bilan humain de ces affrontements est particulièrement lourd. Près de 200 personnes ont perdu la vie lors de ces attaques revendiquées par l’Armée de libération du Balouchistan (BLA), un groupe séparatiste interdit. Les chiffres officiels font état de 31 civils et 17 membres des forces de sécurité tués, tandis que l’armée affirme avoir abattu 145 combattants rebelles.
La BLA, pour sa part, conteste ces chiffres et revendique la mort de 84 membres des forces de sécurité. Au-delà de la guerre des chiffres, l’ampleur de l’opération marque une escalade significative : plus d’une douzaine de sites ont été attaqués simultanément, transformant la région en zone de guerre pendant près de quarante heures.
**La réponse officielle : la piste étrangère**
Face à cette crise, la réaction du gouvernement pakistanais suit une ligne directrice désormais classique en matière de sécurité nationale. Le ministre de l’Information, Attaullah Tarar, a qualifié ces attaques de « dernier soupir d’un ennemi acculé », attribuant la responsabilité des troubles à une main étrangère. Les autorités utilisent le terme « Fitna-al-Hindustan » (l’incitation de l’Inde) pour désigner les combattants, liant directement l’insurrection au rival historique, New Delhi.
Cette rhétorique, qui s’appuie notamment sur des précédents comme l’affaire Kulbhushan Jadhav — un ressortissant indien condamné pour espionnage en 2016 — permet à Islamabad de présenter l’armée non pas comme une partie à un conflit interne, mais comme le défenseur de l’intégrité territoriale face à une agression extérieure.
**Le facteur interne occulté**
Cependant, sur le terrain, cette lecture géopolitique se heurte au vécu des populations locales. À Quetta, la capitale provinciale, et dans les zones rurales riches en ressources, le discours dominant n’est pas celui de l’ingérence étrangère, mais celui de la marginalisation économique. Le Balouchistan abrite le port de Gwadar, pièce maîtresse du Corridor économique Chine-Pakistan (CPEC) évalué à 46 milliards de dollars. Pourtant, les retombées de ces investissements massifs peinent à atteindre les habitants.
Les mineurs et les pêcheurs locaux perçoivent ces projets comme des outils d’extraction profitant à Pékin et Islamabad, sans retour pour la province. Cette frustration constitue, selon les observateurs locaux, le véritable carburant de l’insurrection. Comme l’a confié une source sécuritaire à notre confrère Al Jazeera : « Une armée peut neutraliser un militant, mais elle ne peut pas neutraliser un grief. »
**« Tout le monde ici est corrompu »**
C’est un ancien ministre en chef du Balouchistan qui, sous couvert d’anonymat, livre l’analyse la plus crue de la situation. Selon lui, le problème dépasse la simple question sécuritaire : « Tout le monde ici est corrompu ». Cette déclaration met en lumière une gouvernance défaillante où les fonds publics, théoriquement destinés aux services de base comme la santé ou l’éducation, s’évaporent avant d’atteindre les populations.
Dans ce contexte, les opérations militaires, aussi puissantes soient-elles, peinent à instaurer une stabilité durable. Les plans d’action nationaux se succèdent, les cérémonies de reddition d’armes sont médiatisées, mais le cycle de la violence reprend inévitablement, alimenté par le sentiment d’injustice sociale et l’absence de perspectives économiques pour la jeunesse locale.


