L’amitié et les relations familiales peuvent-elles survivre aux divergences politiques ? La question semble pertinente dans un contexte socio-médiatique qui valorise de plus en plus les positions dites radicales. De la fraternité Thiaat-Kilifeu du groupe Keur Gui à la relation de la première dame Absa Faye avec sa sœur, épouse d’un ancien ministre du régime de Macky Sall, les valeurs intrinsèques sont visiblement mises à rude épreuve.
Jusqu’à l’avènement du Pastef, les deux « frères » du groupe Keur Gui étaient toujours sur la même longueur d’onde en matière d’engagement citoyen et politique. De leur combat acharné contre les agissements du défunt maire de Kaolack, Abdoulaye Diack, à leur engagement au sein du mouvement Y’en marre, en passant par leur opposition au régime de Macky Sall, les deux partageaient la même vision de la chose politique.
Mais force est de constater qu’avec sa nouvelle chanson à charge contre le régime, le rappeur et non moins coordonnateur de Y’en marre se démarque de la ligne idéologique du Pastef et de son « frère » Kilifeu, soutien avéré et notoire de la nouvelle mouvance présidentielle. Cette divergence politique « infeste » ces derniers jours la relation personnelle des deux amis, qui se fréquentent depuis plus de 30 ans.
En effet, certains faucons du Pastef estiment que le PCA du Grand Théâtre devrait répondre à Thiaat pour affirmer sa fidélité à Ousmane Sonko et au « Projet ». Interrogé sur la question il y a quelques mois, Kilifeu avait fermé la porte à tous ceux qui espéraient voir son amitié avec Thiaat compromise : « Aucun privilège ne peut concasser ma relation avec Thiaat. Moi, je suis très fidèle en compagnonnage. Ceux qui attendent de me voir entrer en conflit avec Thiaat peuvent déchanter. C’est peine perdue », avait-il déclaré sur Sénégal 7. Toutefois, avec cet opus de Thiaat qui fait couler beaucoup d’encre, Kilifeu devra visiblement rester stoïque pour ne pas répondre à son ami.
Absa Faye – Oumou Faye : Une relation familiale qui gêne
Dans un contexte politique très tendu ces dernières années, il est souvent difficile de distinguer clairement engagement politique et relations familiales. Les militants refusent parfois de se plier aux exigences familiales et n’acceptent pas certaines ambiguïtés, comme c’est le cas avec la sœur de la première dame.
Les images d’Oumou Kalsoum Faye, épouse de l’ancien ministre des Forces armées Omar Youm, accompagnant sa sœur à Touba ont suscité l’ire des militants du Pastef, qui y voient à tort ou à raison une provocation. La sœur de la première dame doit-elle prendre du recul pour mettre sa sœur à l’aise ? Ou, en tant que sœur et en raison de son expérience d’épouse d’un ex-ministre, doit-elle l’accompagner pour l’aider à maîtriser les arcanes et les codes de la République ? Ces questions sont difficiles à trancher.
Comme le souligne le journaliste Babacar Justin Ndiaye, la politique calcine-t-elle fatalement le copinage et le compagnonnage ? Creuse-t-elle toujours les tombes de l’amitié et de la camaraderie ? Programme-t-elle constamment la mort de la complicité et de la communion ?
Ces dernières années, on a constaté des divergences politiques dans l’environnement familial de plusieurs personnalités publiques. On peut citer les membres du groupe musical « Takeifa », qui soutenaient le Pastef alors que leur père, le commissaire Keita, est un farouche opposant de ladite formation politique. On a également vu le rappeur Malal Talla, membre du mouvement Y’en a marre, contredire publiquement son frère, membre de l’APR et ancien directeur de la RTS, Racine Talla, sur des questions politiques. Même son de cloche entre l’ancien président Macky Sall et l’ex-Premier ministre Souleymane Ndéné Ndiaye, amis de longue date et membres de la fameuse « bande à Sandrine » : leur relation politique a été tout sauf une sinécure.
Néanmoins, les vicissitudes de la vie politique n’ont pas altéré leur amitié. Comme le disait l’ancien Premier ministre français Édouard Philippe, l’amitié est indissociable de la « complétude de la vie politique ». Force est de constater que, dans le dédale des adversités politiques, les limites entre amitié, famille et engagement politique ne sont jamais évidentes. Jusqu’où doit aller la relation familiale ou amicale ? Laquelle doit primer sur l’autre ? Laquelle doit s’effacer au profit de l’autre ? Ou, au contraire, les deux peuvent-elles subsister de manière concomitante ? Dans tous les cas, c’est un sujet qui revient régulièrement au cœur de l’actualité.


