En Inde, les Instituts indiens de technologie (IIT) représentent la voie royale vers la réussite professionnelle et sociale. Reconnus pour avoir formé de grands dirigeants d’entreprises mondiales, ces établissements d’élite sont aujourd’hui confrontés à une crise interne profonde, marquée par une succession de décès tragiques parmi les étudiants.
L’accès à ces 23 campus s’apparente à un processus d’hyper-sélection. En 2025, environ 1,3 million de lycéens ont passé l’examen d’entrée pour seulement 18 000 places disponibles en cycle ingénieur. Selon un reportage d’Al Jazeera, cette compétition engendre une pression académique colossale, couplée à une angoisse liée à l’emploi. Contrairement à la promesse d’une embauche garantie à la sortie, les données internes des instituts révèlent que 38 % des diplômés de la promotion 2024 n’ont pas trouvé de poste au terme de leur cursus.
Cette conjonction de facteurs se traduit par un bilan humain lourd. Les données compilées par le Global IIT-IIM Alumni Support Group, une structure d’accompagnement des anciens élèves, font état de 160 suicides d’étudiants au cours des deux dernières décennies, dont 69 sur les cinq dernières années. Huit de ces drames ont frappé le campus de l’IIT-Delhi depuis 2021, incluant le décès en février 2024 de Varad Nerkar, un étudiant en master de 26 ans.
L’analyse de ces tragédies met en lumière une réalité sociologique précise. Les statistiques gouvernementales indiquent que 55 % des étudiants ayant mis fin à leurs jours dans ces établissements entre 2014 et 2021 appartenaient à des castes marginalisées (Dalits, tribus répertoriées ou autres classes défavorisées), alors qu’ils sont minoritaires dans les effectifs. Le père de Darshan Solanki, un étudiant de 20 ans à l’IIT-Bombay décédé en 2023, a témoigné que son fils subissait régulièrement les moqueries de ses camarades concernant ses origines sociales modestes.
Le milieu de la recherche n’est pas épargné par ces tensions. Les doctorants décrivent un déséquilibre de pouvoir face à des directeurs de thèse disposant d’un contrôle absolu sur la validation des travaux et le maintien des bourses, qui s’arrêtent généralement au bout de cinq ans. Le décès en janvier dernier de Ramswroop Ishram, chercheur à l’IIT-Kanpur, a provoqué des manifestations d’étudiants réclamant une reddition de comptes de la part du corps professoral.
Face à ces événements, les directions des campus ont souvent imputé ces actes à des problèmes familiaux ou à une incapacité à gérer la compétition. S Ravindra Bhat, ancien juge de la Cour suprême et président d’un groupe de travail national sur la santé mentale créé pour examiner cette situation, a confirmé à Al Jazeera avoir reçu des milliers de plaintes. Les données préliminaires récoltées par cette commission doivent prochainement être présentées aux autorités judiciaires afin d’imposer un cadre de prévention uniforme dans les campus.


